Victimes des mines anti-personnelles en Algérie, le cadeau posthume de la France coloniale

30 mars 2016
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Il a une jambe en bois, une autre cicatrisée et des séquelles morales.  A 71 ans, Kada Reyreyene,  président de l'Association des victimes des mines antipersonnel de la wilaya de Tlemcen (Ouest algérien) s’en souvient toujours.

 

 « J’avais 20 ans. Au mois d’octobre 1962, tout a basculé pour moi. Il était midi. Je marchais avec d'autres membres de ma famille sur une route au pied du mont Asfour près de Zouia (daïra de Béni Boussaïd, sur la frontière avec le Maroc) Subitement une déflagration s'est produite, j'ai été projeté sur plusieurs mètres avec des douleurs aux membres inférieurs. A l'époque, il y avait très peu de moyens de transport et je n'ai pu être évacué à l'hôpital de Maghnia (25 kilomètres) qu'à la tombée de la nuit, puis à celui de Tlemcen, 60 km plus loin, dans des conditions déplorables. J'ai été hospitalisé pendant trois mois. J'ai quitté l'établissement hospitalier avec une jambe en moins et une autre qui garde toujours les séquelles de ce drame »

La voix enrouée, Kada se tait. Il essuie ses larmes. Discrètement. Par pudeur, certainement.

Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, 6 797 personnes ont été victimes des mines antipersonnel implantées par la France coloniale, dont 3 255 sont décédées et 3 542 handicapées.

54 ans après cette tragédie, M. Reyreyene et ses semblables en sont quasiment au point de départ. « Nous les victimes de ces mines à l'échelle nationale, c'est-à-dire les wilayas frontalières, nous avons créé notre association. Une institution, si vous voulez, qui nous a permis en quelque sorte d'obtenir quelques petits droits, comme une pension honteuse et changer gratuitement nos membres artificiels. Une pension variant entre 8 000 et 12 000 DA (l’équivalent de 47 et 70 euros) Une pension qui n’a jamais été revalorisée »

Pour ces handicapés dont c’est la seule ressource, leur statut, défini par les Pouvoirs publics algériens, est une autre humiliation « Nous ne sommes pas considérés comme des victimes de la guerre, encore moins comme victimes collatérales. Pour l’Etat algérien, nous sommes victimes de mines et c’est tout. Il est vrai que nous avons été blessés après l’indépendance de la guerre de libération nationale, mais ce sont des mines implantées par l’armée française pour tuer et blesser des Algériens. C’est pas nous qui sommes allés à la recherche de l'armée française, c'est elle qui est venue nous agresser, nous toucher dans notre corps, notre âme. C'est elle qui a déposé ces engins meurtriers dans le but de tuer et de mutiler des Algériens… »

Les victimes de ces mines ont bien une association nationale, mais avec peu de visibilité. Autant dire qu’elle n’a pas pignon sur rue, comme les anciens moudjahidine et les enfants de chouhada (fils de martyrs)

« Actuellement, nous sommes entrain de faire une quête entre nous pour payer un avocat et réclamer une indemnisation à la France » nous confie le brave Kada.

Selon un communiqué du ministère de la défense nationale (MDN) « Les différentes unités du Génie de combat de l'Armée nationale populaire (ANP) opérant sur les bandes frontalières de l'est, l'ouest et le sud-ouest du pays ont déterré et détruit, depuis l'indépendance plus de 9 020 000 mines antipersonnel, anti-groupe ou éclairantes » 

« On estime aujourd’hui que plus de 75 % des mines antipersonnel ont été éliminées » indiquait en 2014, au journal algérien El Watan, Aude Bumbacher, chef de mission de l’ONG Handicap International en Algérie. Une déclaration qui exprime explicitement que des mines de ce type, il en reste encore.

Entre 1956 et 1959, L’armée française, selon un responsable militaire algérien,  aurait posé 11 millions de mines le long des frontières algériennes (la ligne Challe avec le Maroc et celle de Morice  avec la Tunisie).

« C’est notre seul héritage de la France coloniale, des mines. Un cadeau posthume, en fait ! » dit simplement mais, avec un air de dépit, Kada Reyreyene.

 

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